L’orchestre de jeux vidéo - GOSTARTIS MÉDIA

Entrevue avec Jonathan Dagenais, Directeur musical et artistique et Administrateur du Conseil administratif, et Maryline Lavoie, Saxophoniste Soprano et Gérante des musiciens dans le Conseil administratif

 Je suis allé à l’Orchestre de Jeux Vidéo, pour la première fois, au concert de Mario Bros. Avant même d’y assister, vous nous faites entrer dans l’univers du jeu vidéo avec un évènement pré-concert. Est-ce que c’est quelque chose qui est présent chaque fois ?

 On essaie le plus possible de le faire quand les conditions le permettent parce que c’est une bonne manière de faire entrer le public dans le monde du jeu en question. Évidemment, il y a des salles dans lesquelles on ne peut pas le faire comme à la Maison Symphonique parce que c’est beaucoup trop grand.

 Qui choisit les thèmes des concerts ?

On les choisit démocratiquement à l’assemblée générale annuelle pour établir un plan pour les deux prochaines années.

 J’imagine qu’il faut bien connaitre l’univers des jeux vidéo que vous interprétez pour en faire profiter les fans au maximum. Est-ce que les gens de l’orchestre de jeux vidéo sont gamers ?

Il y a des musiciens ultra-spécialistes qui sont d’ailleurs fort utiles quand vient le temps de choisir les thématiques pour les répertoires. Il y a des gamers de tous niveaux et d’autres qui n’ont jamais joué de leur vie, mais majoritairement il y a effectivement beaucoup de gamers. La musique de jeux vidéo les a beaucoup touchés dans leur vie et l’OJV est aussi un lieu de regroupement pour ça.

Est-ce particulier à votre orchestre que les arrangements soient faits par les musiciens ?

Absolument ! Premièrement, parce que ça n’existe pas sur le marché. Même au niveau des orchestres symphoniques, il n’y a pas beaucoup de partitions de jeux vidéo, encore moins pour les orchestres à vents et percussions comme nous. Puisqu’on décide toutes nos thématiques, on n’a pas le choix de les écrire. À chaque concert, nous avons du matériel complètement nouveau que personne n’a jamais joué à travers le monde. C’est ça qui est l’fun.

J’imagine que ce n’est pas simple de faire des arrangements, il faut vraiment connaitre ça.

Il n’y a pas juste les musiciens de l’orchestre qui arrangent les pièces. Nous avons aussi un bassin d’arrangeurs réguliers qui viennent d’un peu partout.

On a cette équipe d’arrangeurs réguliers, et pour trouver le reste, on part en soumission internationalement. Par la suite, il y a un comité qui choisit les arrangeurs parmi les soumissions.

Est-ce que votre répertoire musical attire un public spécifique ?

Oui et non. Oui parce que ça va chercher les fans de jeux pour qui ça demeure une grande expérience. On ne cachera pas que la grande force de l’OJV est d’attirer les gens par l’aspect de la nostalgie. Quand tu as passé 100 heures dans un jeu, que tu as vécu de fortes émotions, la musique qui t’a accompagné tout au long est devenue organique à ton expérience. Quand ces gens-là viennent, c’est la folie furieuse dès que l’on nomme une pièce d’un jeu auquel ils ont joué. D’un autre côté, il y a aussi des gens qui viennent parce qu’ils s’intéressent à la musique d’orchestre. Il y a les enfants aussi. Au concert Mario, il y en avait plus que d’habitude. C’est sûr que le public qu’on va aller chercher va dépendre de la thématique ou du jeu vidéo qu’on va présenter. Le cœur du public demeure nos inconditionnels qui viennent pratiquement tout le temps.

À chaque concert, on constate aussi un grand nombre de personnes qui viennent pour la première fois.

Est-ce que vous croyez qu’un orchestre moderne comme la vôtre permet de démocratiser cette pratique initialement classique et élitiste?

Je dirais que oui. C’est notre deuxième grande force. À la Maison Symphonique, il y a des gens dans la salle qui ne savaient même pas qu’on avait ça à Montréal. Si ce n’était pas de la musique de jeu vidéo, certaines personnes ne se déplaceraient même pas pour un concert. De plus en plus, on peut tout consommer à partir de la maison, alors il y en a qui ne font pas l’effort de se déplacer dans une salle de concert. Oui la musique de jeu vidéo a été très snobée au début, mais on se rend compte, entre autres sur les réseaux sociaux, que ça permet d’aller chercher du public.

Est-ce que le public est toujours aussi enthousiaste et réceptif à l’annonce de vos concerts comme celui de Mario qui a fait salle comble ?

Oui, en général. C’est sûr que Mario Bros est une thématique plus gagnante auprès du public comme un concert de Zelda prévu l’an prochain pour lequel on pense remplir la salle au moins deux soirs. On sait que, dès qu’on va l’annoncer, ça va provoquer une vague de frénésie.

Tandis qu’on s’attend à ce que la thématique Indie  interpelle moins de gens.

C’est la force de l’OJV. Vu qu’on ne fait que de la musique de jeux vidéo, on peut se permettre d’alterner entre des thématiques populaires et d’autres plus expérimentales parce que notre public aime ça. Il s’attend aussi à voir quelque chose de plus imprévisible.

Même à l’intérieur d’une thématique bien connue, comme celle de Mario, on peut se permettre d’aller chercher peut-être une pièce qui sort un peu plus de l’ordinaire. Ça suscite une belle réaction du public. On l’a vue avec la pièce de Luigi’s Mansion que les gens ont adoré même si elle est beaucoup plus moderne que le reste.

Qu’est-ce qu’il y a de particulier dans le fait de jouer de la musique de jeux vidéo ?

L’exclusivité du répertoire, comme les arrangements sont faits pour nous. En tant que musicienne qui joue dans des orchestres à vents depuis plusieurs années, je constate que, dans les autres orchestres, on joue expressément les répertoires arrangés pour les orchestres symphoniques à vents, et on finit par rejouer les mêmes pièces tandis qu’à l’OJV, on a un nouveau répertoire chaque session. Pour une musicienne d’orchestre, je trouve ça vraiment intéressant d’avoir toujours de la nouveauté.

J’ajouterais que, pour quelqu’un qui connait bien le jeu vidéo, ce qui est intéressant dans sa musique qui n’est pas orchestrale à la base, c’est d’entendre la démarche de la piste de synthétiseur originale rendue en orchestre. C’est une démarche tellement l’fun. Plus une pièce est rétro, plus on le voit. Admettons qu’on joue les premiers jeux de Mario ou les vieux Zelda, là on arrive en version ultra HD en orchestre.

On a déjà fait un concert «Nostalgeek» dans lequel on a commencé la pièce avec la musique originale du jeu et soudainement l’orchestre a embarqué. Ça a produit un effet grandiose avec les cinquante musiciens qui arrivent en même temps et un bel impact sur la réaction du public.

Ça vous permet donc d’être plus créatif, et j’ai l’impression que vous pouvez vous permettre d’introduire le jeu et le plaisir dans vos concerts et être moins sérieux que les orchestres classiques.

Oui, ça revient à parler du côté un peu élitiste de la musique de concert. J’ai toujours dit que c’était une erreur dans le développement de la musique d’orchestre de rendre ça élitiste. Bien sûr on parle de 400 ans d’histoire, mais je trouve que, disons depuis les 100 dernières années, on ne travaille pas assez pour rendre ça plus accessible, plus invitant et moins intimidant. C’est pour ça que dès le début du concert, on brise tout de suite ce mur entre l’orchestre et le public. On veut mettre les gens à l’aise, qu’ils se sentent comme s’ils étaient dans leur salon. C’est un gros party qu’on fait avec eux, on fête la musique de jeux vidéo.

On a des musiciens qui aiment se costumer pendant les concerts, on n’est pas obligé d’avoir une tenue noire et chic. Il y a aussi des gens du public qui viennent déguisés.

Pour terminer, je tiens à dire que je suis vraiment ravi de ma première expérience avec l’Orchestre de Jeux Vidéo. J’ai tellement trouvé ça extraordinaire que je n’en suis pas revenue pendant trois jours. Ça parait que vous êtes une équipe tissée serrée qui a beaucoup de plaisir à jouer ensemble et à s’impliquer pour l’Orchestre de jeux vidéo. Votre plaisir et votre énergie sont invitants et contagieux. Il donne lieu à des échanges passionnés entre le public et l’orchestre. Vous amenez une ambiance ludique. Vous savez susciter et maintenir l’intérêt du public. Je n’ai jamais vu un public aussi animé et captivé. C’est très interactif et immersif comme expérience. Pour ma part, vous m’avez conquise !