Mélodie Vachon Boucher: En déséquilibre, face à soi-même - GOSTARTIS MÉDIA

Mélodie Vachon Boucher est une artiste pluridisciplinaire, mais elle se consacre surtout à la bande dessinée. Ses livres autobiographiques, pour la plupart, vont aborder tantôt la relation à soi, tantôt la relation à l’autre, pour toujours se (re)connecter à ses sensations corporelles. Du bout des doigts, elle travaille ses textes et ses illustrations avec délicatesse, poésie, sensibilité et attention. Quand elle se sent perdue, faire de la bande dessinée lui permet de retrouver le chemin en elle qui la recentre. Elle s’isole de son microcosme pour aller à la découverte d’elle-même, se recueillir pour mieux s’habiter.

«Des milliers de chemins flous qui mènent exactement jusqu’à qui je suis.»[1]

Dans la préface de ton premier livre La Chamade, tu remercies Jimmy Beaulieu «pour tout». Quel rôle ou impact a-t-il eu dans ton début de carrière d’auteure ?

Ça a été un tremplin, mais pas juste un tremplin professionnel. La bande dessinée est arrivée à un moment dans ma vie où j’avais l’impression d’être à côté de moi-même. Je doutais beaucoup. Dans son rôle de formateur, Jimmy a une intelligence phénoménale dans son rapport avec les auteurs, et le travail en devenir des auteurs. Je peux lui envoyer mon travail dans n’importe quelle étape de création et de production et je sais que son regard va être juste. Il distingue bien ce qu’il doit me dire absolument de ce qui lui appartient comme opinion, et il a aussi le soin de laisser la personne comprendre par elle-même certaines choses. Il m’a attrapé dans un moment de ma vie où j’avais besoin de ce type d’accompagnement-là qui venait me dire de chercher en moi pour trouver la réponse. Il m’a proposé des lectures pertinentes dans l’espoir de me donner le droit et l’envie de prendre ma place dans ce milieu-là et ça a marché parce que je me suis dit : «Ok il y a la place dans ce milieu-là pour une narration qui est un peu à côté» parce que ça reste de la nouvelle bande dessinée, ce n’est pas de la bande dessinée classique. C’est venu casser tout les à priori que j’avais par rapport au médium et ça m’a ça encouragé. Ça m’a vraiment dit «tu as ta place».

Il a donc joué le rôle de mentor ?

Oui, vraiment! Même pour Le meilleur à été découvert loin d’ici, il est dans les crédits à l’éclairage et au cheerleading parce que justement c’est une «personne-phare» qui me ramène à la vocation quand je doute. C’est quelqu’un qui a le feu sacré. C’est quelqu’un qui me fouette quand il faut que j’avance, qui me rassure doucement quand je dois être rassuré, et qui a une compréhension absolument profonde de ce qu’est un livre, de ce qu’est un récit, des trucs vraiment importants à respecter, et des trucs dont on s’en fout que ça ne soit pas respecté. C’est vraiment quelqu’un qui a un grand savoir et une grande sensibilité.

Tes personnages semblent avoir besoin de s’éloigner d’eux-mêmes, de se sauver pour retrouver l’équilibre, se recentrer, et redonner un sens à ce qui les habite. Que ce soit par le voyage, la rencontre, la danse ou le recueillement, se laisser porter par l’inconnu les aiderait à apprendre à vivre avec les blessures et les vides ancrés par le deuil en laissant exprimer ces maux, en les accueillant et en choyant ces parts de fragilité pour être en paix avec ces peines et en faire ressortir le bien.

Oui, il y a quelque chose de rassurant au quotidien et aux personnes qui sont liées à nous, mais c’est facile de se perdre quand on est dans une routine, quand on fait les choses par automatisme et qu’on ne se pose plus de question à savoir qu’est-ce que je veux, qu’est-ce que je fais, qui je suis, quel genre de personnalité j’ai. Si tu côtoies tout le temps les mêmes personnes, tu ne sais pas qui tu es quand tu ne connais personne. Tu ne sais pas qui tu es quand tu ne sais pas t’exprimer avec des mots ou quand tu changes de façon de t’exprimer que ce soit par la danse, une autre langue ou la bande dessinée quand tu n’en as jamais fait. Donc pour moi, c’est la réponse automatique que j’ai. Quand je ne sais plus, il faut que je m’isole. Je ne m’éloigne pas de moi en fait, je m’éloigne de mon microcosme. J’ai l’impression que j’ai besoin de me retirer de ça pour voir qu’est-ce qui reste de moi si j’enlève tout ce qui se rattache à moi. Dans la vie de tous les jours, je suis quelqu’un de très sociable qui prend de la place, mais à l’abbaye par exemple, je suis la personne la plus discrète. Il y a des gens qui brisent le silence, moi je ne ferai jamais ça. Si je ne me donnais pas le droit d’aller à l’abbaye, je ne la connaitrais pas cette partie-là de ma personnalité. Je ne pourrais pas y avoir accès n’importe quand. Quand je suis en déséquilibre, c’est toujours pour moi un défi de découvrir des choses sur moi et les mettre quelque part en moi pour me le rappeler quand je suis dans mon quotidien. Mon but ce n’est pas tout le temps de fuir, mon but c’est de trouver le plus facilement possible le chemin qui mène à qui je suis, à ce que je veux, à mon essence. Bref, pour moi ce n’est pas une façon de sortir de moi, au contraire, je m’isole du tout pour me permettre  d’entrer vraiment en moi.

L’extrait suivant tiré de La Chamade : « […] nos mains ont pris un café ensemble pendant que nos cœurs couraient dehors au soleil. Nos yeux parlaient plus fort que nos bouches; nos corps se criaient la beauté chaque bord de la table.» fait état de l’attention très sensible que tu accordes au corps de la femme dans tes œuvres. Les parties du corps sont même souvent personnifiées. Elles vivent des sensations et des émotions individuellement. Elles mémorisent les événements marquants et les racontent tel qu’elles l’ont vécu. Est-ce que cette considération pour le corps vient d’un besoin de te réapproprier le tien, de lui redonner sa liberté, sa dignité, de ne plus accumuler ou endurer de malaises, ou de le soigner après avoir subi des traumatismes comme le viol ?

C’est super touchant que tu soulèves ça parce que je n’avais jamais remarqué que les parties du corps de mes personnages étaient personnifiées alors je suis un peu sans voix. Je n’ai pas de réponse. Il faudrait que je réfléchisse à ça, mais c’est super intéressant et ça fait du sens. Peut-être que de les personnifier fait en sorte que c’est plus facile pour moi d’en prendre soin, d’excuser leurs faiblesses, leurs défauts et de panser leurs blessures parce que je deviens extérieure au reste de mon corps.

J’ai même remarqué que quand le corps ne peut pas s’exprimer en pleine liberté c’est la tête qui essaie de prendre le dessus comme dans Les trois carrés de chocolat : «Le psychologue m’a dit que mon corps s’était débranché pour protéger ma tête». La tête se sauve à défaut du corps pour ne pas garder en mémoire ces traces du traumatisme que le corps va absorber.

Oui.

Dans Le meilleur à été découvert loin d’ici, tu compares ton corps à un cimetière où sont enterrés des amours incomplets sur certains desquels tu t’agenouilles encore en larmes pour y creuser la terre, et sur d’autres où tu as réussi à y déposer des fleurs et où tu vois le gazon recommencer à pousser. Ce jardin sacré t’as fait réaliser que tu ne devais plus attendre d’autrui qu’il se plonge dans cette même intensité qui t’habite, mais que tu pouvais aussi cultiver cette sensibilité pour toi-même. Suite à cette prise de conscience, tu sembles avoir diminué tes attentes et tes espérances pour plutôt te contenter d’apprécier la relation avec l’autre telle quelle se présente. C’est ce qu’on constate avec la relation que le personnage a avec Simon dans le livre.

Est-ce que cette prise de conscience a réellement changé quelque chose dans ton rapport à l’autre ?

C’est drôle parce que je suis en rupture présentement. J’ai rompu le jour du lancement du livre. Quand j’ai rencontré cette personne, je venais de finir d’écrire la première version de  Le meilleur à été découvert loin d’ici. C’est comme si la boucle s’était bouclée finalement. Le lendemain du lancement, je l’ai relu pour m’assurer que tout était parfait et ça m’a frappé à quel point j’avais l’impression que je m’étais écrit à moi-même un livre pour me préparer à passer à travers cette  rupture présentement. Ça m’a dit plusieurs choses. Ça m’a dit que finalement ce n’est pas parce qu’on avait compris quelque chose que c’est facile de l’appliquer. Tout ça, je le comprends. De là à dire que ce n’est plus douloureux d’être en contact avec des gens ou même des situations qui ne sont pas comme j’aurais besoin quelles soient, ce n’est pas moins frustrant, mais ça l’est vraiment moins longtemps. Je suis plus bienveillante par rapport aux autres parce que j’essaie de me répéter que ce n’est pas contre moi. La personne a ses limites, ses défis, ses drames, sa personnalité. Quand on n’arrive pas à rejoindre quelqu’un d’autre, ce n’est pas parce que l’autre personne réagit contre nous, c’est parce qu’elle n’est pas capable d’aller vers nous. Elle va vers elle-même. Après, que ce soit une bonne idée ou pas, que ce soit dommage ou triste, ça ne m’appartient pas. Bref, je comprends mieux ce qui se passe, ça ne veut pas dire que c’est moins douloureux, mais je m’en veux moins longtemps et j’en veux moins longtemps à l’autre aussi. Quand on arrête de regarder ce qui n’a pas marché, on voit ce qu’il y a de miraculeux dans la rencontre. Que ce soit court ou long, une semaine ou cinq ans, quand deux personnes sont à la même place et qu’elles se sentent connectées, peu importe les raisons, ça devrait être suffisant. C’est ce que j’ai écrit dans le livre : «ce n’est pas parfait, mais c’est amplement».

Non seulement tu as des attentes envers les autres, mais tu en as aussi envers toi-même. Tu ramènes souvent la peur de ne pas être assez, comme si tu te devais d’être «parfaite» pour être acceptée et que la marge d’erreur était inconcevable. Et quand ça ne fonctionne pas malgré tout, tu te sens coupable.

Est-ce que cette baisse d’attente que tu as envers les autres, tu l’appliques aussi pour toi ? Est-ce que tu t’acceptes et t’apprécies à ta juste valeur dans ton travail ?

Pas tellement, mais j’accorde de moins en moins de place à ma peur sinon je ne ferais pas de livre. Je dirais que j’avance malgré ma peur. Je prends des moyens pour me rappeler que j’ai ma place et que c’est suffisant comme de contempler le prix que j’ai gagné et de me parler pour me convaincre que je suis un peu à ma place. C’est comme ça que je m’oblige. Quand il y a quelqu’un qui m’écrit pour me parler d’un de mes livres qui l’a touché, je me force à le noter dans mon journal de travail pour me rappeler que ça touche des gens. Quand je le relis, je me dis «c’est vrai tout ça alors pourquoi douter ?».

Mais c’est bien quand même de se remettre en question, ça permet de ne pas prendre ses victoires pour acquises non ?

Mais je ne pense pas que ça a besoin d’être aussi pénible. Toujours tout remettre en question, au mot et à la page près, remettre même ma vocation en question c’est malsain. Ça me frustre et ça prend plus de temps que le travail lui-même et je me dis que si je m’affranchissais de toute cette peur-là, j’écrirais plus de livres, je ferais des meilleurs livres, et mon temps de travail serait plus agréable et léger donc je trouve ça dommage de m’infliger ça.

Le récit de Les trois carrés de chocolat, exposant le viol dans toute sa souffrance et sa vulnérabilité, est illustré principalement par des verres. Peux-tu nous expliquer qu’est-ce que cela évoque pour toi ?

En fait quand j’essayais d’écrire Les trois carrés de chocolat, je ne savais pas trop comment aborder ça, mais je savais que c’était quelque chose que je voulais raconter. Quand j’essayais de l’illustrer, je me sentais obligé d’y aller plus vers quelque chose de graphique, d’incarné avec des personnages, mais moi ça me faisait vraiment violence de le faire comme ça et je n’avais pas envie de prendre le lecteur en otage en lui imposant ça parce que si moi j’étais mal à l’aise de le dessiner, le lecteur serait mal à l’aise de le regarder. C’est à l’abbaye que l’idée des verres m’est venue. Je me suis vraiment sentie à l’aise avec ça. Expliquer rationnellement pourquoi, j’aurais du mal à le faire. Il y a sûrement des liens profonds qui se font dans ma tête. Tantôt tu parlais de personnifier le corps, j’imagine que c’était un peu une façon de le dépersonnifier. Pour moi c’était plus facile et je me suis rendu compte que le récit avait besoin de ça. Je crois beaucoup aux contrastes et là la lourdeur du récit avait besoin de légèreté pour se rendre jusqu’au lecteur. Il fallait que je lui donne l’impression que je chuchotais l’histoire. Souvent, ce genre d’histoires-là, elles sont plutôt criées en pleine rage. Je ne juge pas cela parce que ce sont des histoires difficiles à vivre, à apprivoiser et à guérir alors je ne juge vraiment pas les gens qui en parlent de façon agressive, plein de colère ou de hargne, mais moi ce n’était pas ce que je voulais faire. Quand j’ai commencé à écrire Les trois carrés de chocolat, je me suis senti mal et coupable alors que je voulais l’écrire pour faire la paix avec ça. Je me suis rendu compte super tôt qu’en enlevant les circonstances, les faits, le plus d’informations superflus, si je gardais juste l’essentiel, ça devenait plus une confidence qu’une dénonciation. Ça m’a plu parce qu’avec les verres j’avais l’impression que je ne pointais pas le doigt vers personne, je me réappropriais juste ce qui s’était passé pour moi. Je trouvais que ce témoignage-là était plus fort, en tout cas au moins aussi fort qu’une dénonciation. C’est comme si je m’étais fait le cadeau de me choisir à chaque page parce que j’étais à l’aise avec le contenu de chaque page. Si j’avais personnifié ça, je ne pense pas que j’y serais arrivé. En me choisissant à chaque page j’ai fait un livre pour moi et j’ai été étonnée et soulagée de me rendre compte que ce qui restait de ça en moi c’était de la douceur, que j’étais capable d’une grande douceur même par rapport à quelque chose d’aussi violent et ça m’a apaisé de voir que je suis capable d’empathie envers moi-même et raconté comme ça, je ne m’en veux plus. En fait je me comprends d’avoir réagi comme ça et c’est comme si c’était la première fois que j’avais eu du chagrin pour moi. Si c’est une de mes amies qui m’avait raconté ça, j’aurais eu du chagrin pour elle, je ne l’aurais pas jugé.  Mais vu que c’était moi la victime, je me mettais la responsabilité sur les épaules. Enfin ce qui m’a plu c’est que le verre était juste assez évocateur  pour aller prendre la main du lecteur pour l’amener vers ce que je voulais lui raconter. Je n’avais pas besoin de le choquer graphiquement pour qu’il embarque de mon côté. D’avoir conquis le lecteur avec de la douceur en lui laissant beaucoup de place là-dedans, je trouve que ça sert le récit aussi parce que c’est précisément ça le viol, c’est de forcer l’autre à venir dans sa zone et je ne trouvais pas ça correct de faire ça au lecteur.

C’est comme ce que tu dis dans Le meilleur a été découvert loin d’ici, cette sensibilité-là qui te traverse, t’animes au lieu de t’anéantir.

Absolument. C’est exactement ça. Dans une autre entrevue que j’ai faite, on m’avait demandé c’était quoi pour moi écrire. Écrire pour moi c’est vraiment ça, c’est de prendre les choses que la vie me donne, ou des fois qu’elle me garroche, et de les tourner dans tous ses angles pour trouver l’angle qui me sert le mieux, le plus bel angle. J’essaie de ne pas m’arrêter à la douleur que j’ai vécu aussi intense soit elle. En écrivant ça me donne le recul nécessaire pour observer et aller chercher l’angle dans lequel j’ai grandi, que j’ai compris et qui me dit que je suis correcte plutôt que de voir l’échec. En faisant cela, ça me fait vibrer, ça ne me détruit pas tandis que si j’essayais de voir les choses rationnellement et de les forcer dans une espèce de casse-tête qui ne fait pas vraiment de sens, je n’aurais pas la même souplesse et là je serais vraiment abîmée, je pense.

Dans Le meilleur a été découvert loin d’ici, tu donnes plusieurs définitions du recueillement. Quelle en serait ta définition personnelle?

Pour moi le recueillement n’est vraiment pas relié à un lieu. Ce n’est pas juste à l’abbaye que je me recueille ni en voyage. Pour moi c’est une espèce de prière pas religieuse, c’est un espace en soi que je me donne pour me reconnecter avec ce que je suis et essayer de le célébrer et de le servir. Reconnaitre je suis qui, quels sont mes besoins, qu’est-ce qui est important pour moi. Quand je mets le doigt dessus, j’essaie de mémoriser c’est où. Ça peut être super cliché, mais quand, par exemple, je suis assise avec un café en regardant mes enfants jouer sans se chicaner et qu’il y a de la lumière qui entre par la fenêtre, il y a une porte qui s’ouvre pour que je rentre en moi et que je recueille ce moment-là de gratitude. C’est sûr qu’à l’abbaye, c’est plus facile de ne pas perdre le chemin parce que je suis sans cesse assise au milieu de ma tête dans un flot continu de pensées. Pour moi c’est nécessaire d’avoir des grands espaces de recueillement en continu pour vraiment comprendre c’est quoi l’état et pouvoir en recréer des morceaux pour y avoir accès dans le quotidien.

Justement tu as fait un geste de la main au cœur et j’ai l’impression que ton cœur c’est vraiment ton centre. Dans Le meilleur a été découvert loin d’ici, tu  parles de la vocation des sœurs à l’abbaye en disant que tu aimerais toi aussi avoir une vocation, mais tu l’as ta vocation en fait. Ta vocation à toi c’est l’écriture. C’est quand tu te mets au travail que tu fais ressortir tous les sens qui te ramènent à toi, à ton centre d’équilibre.

Oui, la bande dessinée ça a été une belle rencontre parce que c’est vraiment la première fois de ma vie où j’ai senti que tout ce que j’étais était mis à profit là-dedans. Dans ma vie professionnelle, à chaque fois que j’ai essayé d’autres médiums artistiques ou pas, il y avait tout le temps une partie de ce que j’étais qui débordait et je n’étais pas bien là-dedans. La bande dessinée c’est vraiment le plus gros câlin professionnel que j’ai reçu de ma vie. J’ai compris qu’en bande dessinée je n’avais pas à devenir quelqu’un d’autre et que j’avais juste à prendre conscience que j’étais arrivé, qu’il me restait juste à meubler et habiter tout cela. Ça a tout changé dans ma tête de réaliser que ce n’est plus quelque chose à atteindre, c’est quelque chose à habiter. Il y a un côté vraiment apaisant à ça. C’est clair que le recueillement aide. Je n’ai pas le choix de rentrer à l’intérieur de moi pour voir ce qu’il y a. Je me rends compte que plus je suis honnête dans ma façon de rendre les choses en bande dessinée, plus ça raisonne chez les autres. Ce n’est jamais une mauvaise idée d’aller jusqu’au fond en bande dessinée. C’est comme un câlin.

C’est comme un autoréconfort. Dans tes livres, les personnages vont demander souvent du réconfort chez les autres, mais ton travail te permet de te donner du réconfort à toi-même. C’est une façon de te créer ton propre refuge ?

Oui.

Tes prochains projets s’intitulent Nouneries et Avant le ciel. Est-ce que tu peux nous en parler un peu ?

Nouneries c’est un projet d’autoédition. C’est vraiment important pour moi de faire de l’autoédition parce que, premièrement, ce n’est pas assez payant faire de la bande dessinée pour en vivre seulement par les voies traditionnelles de l’édition. Comme je veux faire ça dans la vie, et que je ne veux pas attendre après les autres, il y a une partie de ma production que je tiens à garder indépendante non seulement pour des raisons économiques, parce que c’est trois fois plus payant faire un livre seul pour trois fois moins de quantité de livres, parce que j’ai un super support de la part des libraires indépendants et même des gros libraires et aussi parce que c’est l’fun travailler avec un éditeur, mais quand c’est en autoédition comme Nouneries c’est complètement libre. C’est moi qui décide quand il est prêt le livre, c’est moi qui décide si c’est drôle ou pas, si c’est trop long. Pour moi, cet exercice-là de décider toute seule si tout est correct est vraiment important. Ça me permet de prendre beaucoup d’assurance dans ma pratique. Après je me sens plus forte par rapport aux éditeurs. Par exemple, j’avais une idée bien précise de ce que je voulais avec Livre de peine et j’ai trouvé que c’était mieux pour moi de le faire de façon indépendante. Un éditeur c’est quelqu’un qui a une vision, une idée éditoriale, mais je refuse catégoriquement, en tant qu’auteure, que la seule personne qui ait le droit de décider si ce récit-là a le droit de vie ou de mort, ça soit eux. Oui, ils ont une job, des compétences et un recul, mais ils n’ont pas la même créativité que l’auteur, du moins ça ne les implique pas de la même façon que l’auteur dans le fait de faire des livres. Pour moi l’autoédition c’est aussi valide que leur apport pour d’autres projets. Nouneries j’ai besoin que ça existe sur le même pied d’égalité que Le meilleur a été découvert loin, que Les trois carrés de chocolat pour pleins de raisons. C’est vraiment quelque chose que je fais que quand je commence, je ne sais pas du tout où ça va s’en aller. C’est comme un peu mes exercices pour apprivoiser le fait que je suis capable parce qu’à chaque matin, j’ai peur de ne plus être capable. J’ai l’impression que je ne sais pas comment faire des livres ou raconter des histoires et c’est vraiment anxiogène. Là je me le fais croire en faisant des Nouneries et à un moment donné je le tasse et je suis prête à dessiner pour vrai. Pour moi c’est vraiment important tout ça parce qu’il y a une espèce de poésie un peu grotesque un peu comme dans Livre de peine. Ça me ressemble beaucoup. C’est valide sur plusieurs niveaux. Il y a de la poésie, du grotesque, mais surtout de la liberté. Il faut que je leur donne de l’importance pour ne pas oublier ces moments d’euphorie créative comme pendant que je dessine des Nouneries, je suis crampée, je me trouve très drôle. Moi ça m’amuse de construire une bibliographie dans laquelle des récits comme ceux de Livre de peine, Les trois carrés de chocolat et Nouneries cohabitent. Ça fait partie du même univers, ça part du même cœur. Le sociofinancement c’est un cadeau que j’aurais dû me faire bien avant. Me sentir épaulé par des gens qui aiment mon travail, même si c’est juste 40 personnes qui précommandent le livre, ça fait en sorte que mon impression est payée et que je n’ai pas à m’endetter. C’était la première fois que je faisais ça avec Livre de peine et ça a tout changé. Je suis arrivée avec ma boîte de livre au Festival de la bd de Montréal avec une fierté que je ne me connaissais pas. D’habitude je m’endette pour travailler et là je commençais dans le positif. Ça ne travaille pas de la même façon quand tu sais que ton livre est payé.

L’autre livre pour lequel j’ai reçu une bourse du Conseil des Arts du Québec va s’appeler Avant le ciel. C’est ma première autofiction. Je m’illustre vers la fin soixante-dizaine. J’habite à l’étranger, mais je reviens au pays pour lancer un livre. Je vais dans mon village natal parce qu’on inaugure une section de la bibliothèque municipale pour souligner  mes nombreuses années de carrière. En y allant, je tombe sur mon amour d’enfance qui, en fait, va être une espèce de raboutage des histoires de rendez-vous manqués que j’ai vécu. Mes deux personnages vont vivre un huis clos en presque fin de vie dans une maison en campagne, et ils vont vivre ce qu’ils n’ont pas vécu jadis. Les 50 ans de silence vont exister librement pendant quelques jours ensemble. Il y a encore un besoin d’isolement dans cette histoire. La possibilité de mettre quelque chose entre parenthèses pour l’observer ou le vivre pleinement, c’est précieux et ça m’émeut.

Aurais-tu un artiste coup de cœur à nous suggérer pour une prochaine découverte sur GOSTARTIS ?

Marie-Noëlle Hébert, une illustratrice que j’admire beaucoup. Son travail est à la fois fort et fragile, ça m’impressionne. Pour consulter ses œuvres : https://www.facebook.com/marienoellehebertillustration/

 

 

[1] La Chamade, Mélodie Vachon Boucher, autoédition, mars 2017